Publié à l’origine par Vectors of Mind.
Un commentateur a relevé deux épisodes de la mythologie nordique où des femmes utilisent du venin de serpent pour conférer des pouvoirs à des hommes.
Hǫðr tue Baldr#
Il y a fort longtemps, lorsque dieux et hommes se disputaient encore l’amour et la gloire, le mortel Hǫðr défia Baldr, le champion resplendissant des Æsir, pour conquérir le cœur de Nanna. Le dieu remporta le premier combat, comme ils le font souvent, mais Hǫðr s’échappa en conservant la vie sauve. Titubant dans les bois, meurtri et couvert de sang, il tombe sur trois jeunes filles qui préparent le mets secret de Baldr.
« Ils avaient alors trois serpents, dont elles avaient coutume de mélanger le venin afin d’en faire une préparation fortifiante pour la nourriture de Baldr, et à cet instant même un flot de bave dégoulinait, des gueules ouvertes des serpents, sur la nourriture. Certaines des jeunes filles auraient, par bonté, donné à Hǫðr une part du mets, si l’aînée des trois ne le leur avait interdit, déclarant que Baldr serait lésé si elles accroissaient les forces physiques de son ennemi. »
Saxo Grammaticus, Gesta Danorum (vers 1185-1220 ; Les Actes des Danois), livre III, trad. Oliver Elton
À la fin, Hǫðr tue Baldr, mais c’est une victoire à la Pyrrhus. Une victoire funéraire, même. Les dieux déposent Baldr sur son navire Hringhorni et allument un immense bûcher funéraire. Alors que Nanna regarde brûler celui qui aurait pu devenir son amant, son cœur éclate et elle meurt[^1].
Bouillie à la bave de serpent et sage par accident#
À une génération ultérieure de héros, les demi-frères Erik et Roller reçoivent clandestinement l’aide de leur mère, Kraka :
« Roller fut envoyé par son père pour découvrir ce qui s’était passé chez eux… il aperçut sa mère en train de remuer une bouillie cuite dans une marmite d’apparence hideuse, trois serpents suspendus au-dessus, leur bave dégoulinant sur le mets… Lorsque le plat fut servi, Erik, jugeant à son effet fortifiant, le retourna furtivement et s’empara de la part la plus sombre. De cette seule bouchée savoureuse, il “atteignit le plus haut degré de la sagesse humaine”, pouvant comprendre les voix du bétail et des bêtes sauvages, et orner chaque parole de spirituels adages. » ~Gesta Danorum, livre V
Le breuvage ouvre les oreilles d’Erik et aiguise sa langue : il déchiffre le langage des bêtes, lit les intentions d’autrui « comme on lit les runes » et s’exprime en proverbes bien tournés. Ses aventures ultérieures le montrent utilisant le langage des oiseaux pour repérer les positions ennemies, apaiser les assemblées par des conseils argentés et guider Roller hors des pièges politiques.
Maîtresse des animaux#

J’avais l’intention de laisser ce billet au stade d’une simple observation, en consignant ces épisodes comme de possibles échos du Culte du Serpent de la Conscience. Mais les mythes recoupent l’EToC d’une manière qui va au-delà de la répétition manifeste de femmes utilisant du venin pour fortifier des hommes. Les spécialistes rattachent ce motif très précisément composé de trois serpents à la Maîtresse des animaux, un archétype bien attesté qui traverse le cœur même du Culte du Serpent[^2].
La Maîtresse des animaux — Potnia Theron chez les Grecs — se tient à cheval entre mythe et préhistoire : une femme saisissant des créatures ou flanquée de celles-ci, généralement des serpents, des félins ou des oiseaux ; la souveraine de l’indompté. Elle marque la capacité de l’humanité à plier le sauvage à sa volonté. Ses manifestations sont nombreuses. Ce qui suit est un bref parcours qui commence par des exemples solidement admis par les spécialistes avant de s’aventurer sur un terrain plus spéculatif.
La pierre de la sorcière aux serpents représentée ci-dessus est une représentation nordique classique de la Maîtresse, et l’une des raisons pour lesquelles les spécialistes l’associent à nos deux mythes de serpents. Pour ce qui concerne ce blog, la Maîtresse des animaux est également associée à Ève dans la déesse égyptienne Qetesh :

Bien qu’égyptienne, son nom est en réalité d’origine sémitique et signifie littéralement « La Sainte » ou « Celle qui est sacrée ». La note de bas de page 33 de l’EToC v3 présente son équivalent proche-oriental, Asherah[^3], dont certains spécialistes soutiennent qu’elle est la déesse cananéenne du serpent devenue Ève. Rappelons que, si le venin a réellement été utilisé dans un cadre rituel, il est intéressant de noter que les deux déesses tiennent un lotus qui, comme les pommes, constitue une bonne source de rutine, un antivenin efficace[^4].

En Iran, la Maîtresse — ou le Maître, ce point n’est pas clair ici — des animaux remonte encore plus loin, jusqu’à 5000 av. J.-C. :

C’est une figure assez courante dans la région[^5], qui s’étend sur des milliers d’années et est parfois identifiée au dragon persan Aži Dahāka, lequel exige en tribut les cerveaux de jeunes hommes :

En Crète, le schéma s’épanouit sous la forme des célèbres déesses aux serpents :

L’une des raisons pour lesquelles je m’intéresse à l’association des mythes nordiques du venin de serpent avec la Maîtresse est qu’il existe de nombreuses raisons de croire que ses incarnations méditerranéennes avaient effectivement affaire au venin. Dès le Ier siècle av. J.-C., Diodore rapportait que les grands mystères — notamment Éleusis — s’étaient diffusés depuis Cnossos[^6]. Au cours de ces rites, les initiés sentaient « la divinité glisser sur la poitrine » (un serpent vivant), et les temples dionysiaques gardaient un serpent vivant[^7][^8]. En dehors de ces cultes, il est bien attesté que les potions médicinales de l’Antiquité contenaient du venin[^9].
En remontant encore plus loin dans le temps, l’historienne de l’art Merlin Stone soutenait que ces cultes grecs étaient les vestiges d’une tradition paléolithique qui utilisait le venin de serpent comme enthéogène : « la composition chimique de certains types de venin de serpent a peut-être amené une personne… à se sentir en contact avec les forces mêmes de l’existence », et « les serpents sacrés… n’étaient peut-être pas seulement les symboles, mais en fait les instruments » de la révélation. J’affirme pour ma part que le culte de la maîtresse-serpent a découvert des moyens d’enseigner l’introspection, et que la majeure partie de la culture mondiale repose sur ses fondations.
Le chercheur indépendant Richard Cassaro traite cet archétype à peu près comme je traite mon Graal personnel, le bullroarer : la preuve d’une racine culturelle commune à travers le monde. Il l’appelle même l’« icône du Soi divin », faisant écho à mon idée selon laquelle le Culte du Serpent pouvait en fabriquer un « à l’image des dieux ».

Cette représentation ratisse large. Si les exemples de l’Ancien et du Nouveau Monde ont une racine commune, il faut alors postuler une diffusion importante au milieu de l’Holocène (ce qui n’est guère admis), ou faire remonter l’icône au Paléolithique, même si les premiers exemples connus sont ces spécimens iraniens vieux de 7 000 ans. Mais résoudre ces questions dépasse largement le cadre de ce billet.
Que l’on adhère ou non à une diffusion mondiale, à une continuité paléolithique ou à l’usage rituel de drogues, les épisodes norrois constituent au moins une branche septentrionale tardive d’un arbre très ancien. L’association persistante, dans cette branche, entre les femmes, le venin de serpent et un savoir particulier est manifeste. Et difficile à expliquer par la coïncidence ou la psychologie évolutionniste.
Loki enchaîné#

Il existe un autre filon ancien dans la saga de Baldr. Dans une version, les dieux tiennent Loki pour responsable de la mort. Pour se venger, ils l’enchaînent sous un serpent dégoulinant jusqu’à la fin du monde ; seule la bienveillance de son épouse dévouée Sigyn, qui recueille autant de salive qu’elle le peut, le protège. Depuis au moins 1924[^10], on y voit un cousin du mythe de Prométhée et d’autres tricksters enchaînés, tels que l’antihéros perse Zahhāk, dont les épaules portent des serpents qui exigent chaque nuit les cerveaux de deux jeunes hommes[^11]. (Rappelons qu’il était représenté comme un Maître des serpents, à l’instar des prédécesseurs d’Ève et de Déméter.)
Le Trickster enchaîné :
\begin{array}{|l|l|l|}
\hline
\textbf{Personnage} & \textbf{Crime} & \textbf{Agent de torture} \\
\hline
\text{Loki (norrois)} & \text{Tue Baldr, empêche son retour} & \text{Goutte-à-goutte de venin de serpent} \\
\text{Prométhée (grec)} & \text{Vole le feu pour les hommes} & \text{L’aigle dévore le foie} \\
\text{Amirani (géorgien)} & \text{Vole le feu, défie Dieu} & \text{L’aigle dévore le foie} \\
\text{Agni (védique)} & \text{Cache le feu aux dieux} & \text{Langues brûlantes} \\
\text{Syrdon (narte)} & \text{Gâte le festin des dieux} & \text{Plaque de fer brûlante} \\
\text{Zahhāk (Iran)} & \text{Tyran aux épaules serpentines} & \text{Les serpents dévorent les cerveaux} \\
\hline
\end{array}
Tous ces récits sont proto-indo-européens (PIE), ce qui suggère une profondeur temporelle de ~6 000 ans pour le récit originel. Remontant encore plus loin, l’archéologue Jacques Cauvin a soutenu que Prométhée et la Chute d’Adam et Ève sont tous deux les souvenirs de la transition vers l’Holocène, il y a ~12 000 ans. Cette vision possède une certaine poésie. Dans la Genèse, Lucifer, comme Prométhée, apporte le savoir et la lumière interdits, et il est puni pour avoir défié l’ordre divin. Le Nouveau Testament le voit même enchaîné pendant 1 000 ans. Si Cauvin et moi avons raison, les deux tricksters enchaînés sont un seul et même personnage, maintenu en vie depuis la fondation de la civilisation humaine. Les deux courants de la pensée occidentale, Athènes et Jérusalem, se souviennent de la manière dont nous sommes devenus humains[^12].
Enfin, un autre motif IE présent dans les récits norrois est celui des serpents qui confèrent la parole animale. La bouillie donna à Roller la capacité de parler aux oiseaux. Dans un autre récit norrois, le tueur de dragons Siegfried entend le langage des oiseaux après avoir goûté au sang de Fáfnir. Ou songeons au Grec Mélampous, dont les oreilles sont ouvertes par des serpents. J’ai écrit sur un cas anatolien dans Secrets of the Snake King, qui explique l’origine de la médecine. Pour une étude plus large, voir la Deep Research de GPT, Snakes That Bestow Beast-Speech in World Mythology.
Conclusion#
Les anciens récits norrois mettent en scène des femmes utilisant le venin pour amplifier les hommes, une pratique qu’ils associaient à la Maîtresse des animaux. Cette Maîtresse est largement répandue ; elle côtoie Ève, les cultes à mystères grecs et un dragon perse exigeant les cerveaux de garçons. D’autres fils de ces mythes se rattachent à Prométhée, au Soi divin, à la parole des serpents et aux origines de la médecine.
De nombreuses énigmes restent ouvertes quant à la manière dont la culture humaine est apparue, et à la raison pour laquelle elle est apparue si tard. Qu’a-t-on éprouvé en vivant cette transition ? Les preuves abondent que les mythes peuvent durer aussi longtemps, et je parie qu’ils détiennent des réponses. Partant de ce principe, je continue à trouver des prêtresses-serpents.
[^1] : La scène du bûcher provient de la version de Snorri du meurtre de Baldr et ne figure pas chez Saxo.
[^2] : Hermodsson, Fornvännen 95 (2000) : analyse de Smiss III et de sa composition à trois serpents.
Note du [musée de Gotland](https://utforska.gotlandsmuseum.se/ormkvinnan-fran-nar/) établissant explicitement un lien entre les trois serpents de la pierre et le rêve de trois serpents dans la *Guta saga* ; cf. [la traduction de Peel](https://www.vsnrweb-publications.org.uk/Text%20Series/Guta%20saga.pdf).
Pearl, « [The Water Dragon and the Snake Witch](https://publicera.kb.se/csa/article/download/214/190/193) », *Current Swedish Archaeology* 22 (2014), relie Smiss à d’autres mythes de serpents et de dragons.
[^3] : Même avec son nom sémitique et une iconographie presque identique, ChatGPT m’assure que les chercheurs ont cessé de croire que Qetesh était une importation proche-orientale de la déesse pan-cananéenne Asherah. Il s’agit en partie d’un différend sémantique, et ChatGPT a cédé lorsque j’ai insisté, mais le déploiement réflexe de la logique du « oui, mais en fait » propre aux partisans d’une distinction abusive est extrêmement agaçant, et tient au moins en partie au fait que ChatGPT a été entraîné sur des écrits universitaires. C’est une manière peu coûteuse de défendre son territoire en tant que spécialiste de la Théorie des systèmes de la glyptique amulette de la période ramesside tardive, qu’aucun expert des stèles votives et de la théonymie du Levant (fer I) ne pourrait jamais espérer pleinement comprendre. Seul un naïf pourrait penser que les Égyptiens ont emprunté une Déesse.
[^4] : Le dieu égyptien Bès est également associé aux serpents et au lotus, qu’il tient dans la même position. Dans Drinking with the Gods: The Chemistry of Bes Rituals, j’examine une potion psychédélique découverte dans une cruche rituelle de Bès. Ci-dessous, une stèle de la période ptolémaïque (300-30 av. J.-C.) représentant Horus sous Bès, tenant des serpents, des scorpions, un lion et un oryx dans la pose classique du « Maître des animaux » :

[^5] : Mention honorable, la démone mésopotamienne Lamashtu :

[^6] : Diodore de Sicile, Library of History 5.77.3–4 (Ier siècle av. J.-C.), trad. C. H. Oldfather, Loeb Classical Library, vol. III (1939). Citation : « …les rites initiatiques observés dans le cadre des mystères furent transmis depuis la Crète… » et « …à Cnossos, en Crète, il est d’usage… que ces rites initiatiques soient transmis ouvertement à tous… » Locuteur : Diodore rapportant la revendication crétoise (appliquée à Éleusis, Samothrace et la Thrace).
[^7] : Clément d’Alexandrie, Protrepticus (Exhortation), 2.17. Citation : « Le signe des mystères sabaziens pour les initiés est “la divinité glissant sur la poitrine” — la divinité étant ce serpent rampant sur les poitrines des initiés. »
[^8] : Art Institute of Chicago, Tetradrachm Depicting a Cista with Snake (le texte curatorial indique que les serpents utilisés dans l’initiation dionysiaque étaient conservés dans la ciste).
[^9] : Galien, On Theriac to Piso (atteste que la vipère entrait comme ingrédient dans la thériaque)
D. Karaberopoulos, « [The theriac in antiquity](https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736(12)60846-0/fulltext) », *The Lancet* 380 (2012), inclut la chair de vipère parmi les composants usuels.
[^10] : Dumézil, Georges. Le Festin d’immortalité : Esquisse d’une étude de mythologie comparée indo-européenne. Annales du Musée Guimet, Bibliothèque d’études 34. Paris : Paul Geuthner, 1924. (voir notamment les pp. 92-94 pour le parallèle entre Loki et Prométhée)
[^11] : Oui, on considérait que le cerveau était le siège de l’intellect.
[^12] : Comme moi, Cauvin considérait également les cultes à mystères grecs comme le descendant de l’ensemble initiatique néolithique du Croissant fertile.
