La modernité n’a aucun mythe de la création

TL;DR
- La modernité est la première civilisation à organiser la réalité publique comme si aucun mythe de la création ne pouvait être vrai pour tout le monde.
- La sortie d’Afrique nous renseigne sur l’itinéraire ; la sélection naturelle nous renseigne sur le mécanisme. Ni l’une ni l’autre ne nous dit ce que signifie être humain.
- Darwin n’a pas confondu l’évolution avec une métaphysique complète. Le darwinisme ultérieur, si.
- Les mythes de la création décrivent un seuil humain réel : réflexivité, honte, normativité, mortalité, travail et identité narrée.
- EToC réunit les récits : continuité dans les gènes, changement catégoriel du phénotype et mémoire de ce changement dans le mythe.
« Alors les yeux de tous deux s’ouvrirent. »
— Genèse 3:7
La modernité a des origines, mais pas de Genèse #
David Reich a donné à la révolution génomique le titre le plus ambitieux qui soit : Who We Are and How We Got Here. Le titre promet deux réponses. Le livre nous en donne une. C’est une réponse magnifique à la question de savoir comment nous en sommes arrivés là. L’ADN ancien révèle les rencontres avec les Néandertaliens, les populations disparues, les migrations vers l’Europe, l’Inde, l’Asie orientale et les Amériques, ainsi que la réintégration de l’Afrique dans une histoire autrefois reconstruite principalement à partir de restes eurasiens. Même le premier chapitre du livre, « How the Genome Explains Who We Are », explicite cette formule à travers l’ascendance, le mélange et l’histoire des populations. Le qui du titre désigne les populations qui ont contribué à notre existence. Un compte rendu savant a résumé le livre en six mots : « Le sujet est le peuplement du monde. » Il s’achève sur la vision qu’a Reich d’un « ancient DNA atlas of humanity » (Geoffrey McNicol 2018, pp. 645–646). Un atlas est précisément ce qu’a construit la révolution génomique : une carte sans précédent des déplacements humains à travers le temps.
Mais il existe une autre signification, si évidente qu’un enfant la poserait. Qu’est-ce qui fait qu’un être humain est humain ? Quand cette différence est-elle apparue ? Comment un animal a-t-il acquis un soi explicite, est-il devenu responsable de sa conduite, a-t-il fait l’expérience de sa vie comme d’une histoire et reconnu sa propre mort ? Dans cette acception du qui, le livre ne répond jamais vraiment à la question.
Cette omission n’est pas anodine. Elle relève d’un compromis disciplinaire. La génétique humaine a passé une génération à apprendre combien toute explication de la différence humaine pouvait devenir explosive sur le plan politique. Le livre de Reich lui-même s’achève sur des chapitres consacrés aux inégalités génomiques, à la race et à l’identité ; sa publication a déclenché exactement la controverse publique à laquelle le domaine a appris à s’attendre. Cette prudence est compréhensible. Elle signifie aussi que la génétique étudie avec bien plus de vigueur les différences entre des populations déjà humaines que la structure qui rend chacune de ces populations humaine.
Le résultat est emblématique de la modernité. Nous pouvons reconstruire le trajet de presque chaque filament de notre ascendance tout en refusant de définir le voyageur.
Toute civilisation hérite de la même tâche impossible. Elle doit dire à ses enfants d’où vient le monde, mais elle doit aussi leur dire quelle sorte de créature s’est éveillée en lui. La première question est cosmologique. La seconde est anthropologique. Un mythe de la création répond aux deux à la fois.
La modernité dispose d’une abondance de réponses. La physique propose un univers primitif. La géologie donne à la Terre un passé profond. L’évolution fournit la descendance commune. La génétique reconstitue les populations ancestrales. L’archéologie suit leurs outils, leurs foyers, leurs pigments et leurs ossements. Le récit moderne des origines est plus précis que tous ceux qui l’ont précédé.
Et pourtant, la modernité n’a pas de mythe de la création.
Elle possède une chronologie de la matière, une généalogie des organismes et un journal de route des populations. Elle ne possède aucun récit public qui relie ces faits à l’événement intérieur de la transformation en être humain. Elle ne peut nous dire quand une créature est devenue un soi ; pourquoi la connaissance s’accompagne de honte ; pourquoi la mortalité diffère du simple fait de mourir ; pourquoi une vie doit être racontée pour être possédée ; ni pourquoi l’esprit devrait se sentir à la fois indigène au cosmos et exilé en son sein. Le récit autorisé parvient au corps humain et se tait devant la condition humaine.
Cette absence est historiquement étrange. La modernité n’est pas la première civilisation à compter des sceptiques. Elle est la première à organiser la réalité publique comme si aucun mythe de la création ne pouvait être vrai pour tout le monde. Son compromis institutionnel répartit l’ancien travail entre des juridictions distinctes : la science détient le fait publiquement admissible ; la religion devient une conviction facultative ; l’éthique devient procédure ou préférence ; l’identité est fournie par fragments par la nation, le marché, l’idéologie et la thérapie. Charles Taylor décrit la condition séculière comme le passage de la croyance, cadre de vie incontesté, à la croyance comme une option parmi d’autres (A Secular Age, pp. 2–3). Marcel Gauchet désigne le même changement structurel comme une sortie de la religion — non pas la disparition des croyants, mais la fin de la religion comme organisation commune de la vie matérielle, sociale et mentale (The Disenchantment of the World).
Ce qui a disparu n’est pas une explication obsolète parmi d’autres des espèces. C’est la couche d’intégration. La modernité a conservé tous les fichiers et perdu le système d’exploitation.
Un mythe de la création explique ce qui s’est produit et qui continue de nous rendre humains #
Le mot mythe est devenu synonyme de fausseté parce que la modernité lit le récit sacré comme un article scientifique raté. Cette erreur de catégorie rend les anciens récits ridicules et fait passer le vide moderne pour de la maturité.
Un mythe vivant ne répond pas principalement à la question : « Que s’est-il passé en premier ? » Il répond à celle-ci : « Que s’est-il passé qui continue de nous rendre tels que nous sommes ? » La définition concise de Mircea Eliade commence par l’histoire sacrée et la création : le mythe raconte comment une réalité est venue à l’existence et rend de nouveau présent cet événement primordial (Myth and Reality, p. 5–6, 18–20). Bronisław Malinowski, écrivant à partir de l’ethnographie plutôt que de la théologie, appelait le mythe « une réalité vécue » et une charte pratique du rituel, de la morale et de l’ordre social (Myth in Primitive Psychology, p. 81–89).
C’est ce que fait un mythe de la création. Il relie :
- la substance du cosmos à la substance du corps ;
- l’origine de l’esprit à l’origine du langage et de la vie sociale ;
- un événement primordial au rituel présent ;
- la connaissance au devoir ;
- la mort au sens d’une vie ;
- l’histoire d’un peuple à l’ordre du monde.
Ernst Cassirer appelait l’humain un animal symbolicum parce que l’homme ne se trouve pas face à un univers physique nu. Il habite un monde médiatisé par le langage, le mythe, l’art et la religion (An Essay on Man, p. 24–26). Jan Assmann a étendu cette thèse de la personne à la civilisation : la mémoire culturelle relie des événements fixes du passé à des textes, des images, des rites, des valeurs, des institutions et à l’image que le groupe se fait de lui-même (“Collective Memory and Cultural Identity”, p. 129–132). Un mythe de la création n’est donc ni une littérature décorative ni une astronomie primitive. Il est l’architecture mémorielle par laquelle une société sait ce que sont ses membres.
La science moderne excelle parce qu’elle refuse cette intégration. Elle isole une question traitable, écarte la valeur et la finalité, puis rend les variables restantes justiciables de preuves publiques. La même discipline qui rend la science puissante empêche tout résultat scientifique de devenir à lui seul un mythe de la création. Max Weber en a clairement perçu la conséquence : la science peut décrire un monde tout en demeurant incapable de répondre à la question : « Que devons-nous faire et comment devons-nous vivre ? » (“Science as a Vocation”, p. 139–155).
Le problème n’est pas que la science ne fournisse pas de valeurs. C’est que la modernité prend le silence méthodologique de la science pour une réponse : rien au-delà du mécanisme n’est réel.
La Genèse se souvient du seuil humain #
Lisez Genèse 2–3 comme un récit de la spéciation, et il perd face à une page de biologie moderne. Lisez-le comme un récit de la condition humaine, et sa séquence devient exacte.
L’humain commence dans la continuité de la nature. Adam est formé à partir de l’adamah, le sol, et les animaux sont formés à partir de ce même sol (Genèse 2:7, 2:19). Le souffle de vie n’installe pas un fantôme grec dans une machinerie morte ; il fait du terrien un être vivant. L’humain travaille avant la Chute, cultivant et gardant le jardin (2:15). L’incarnation, la parenté animale et la création d’un monde appartiennent à la créature dès le commencement.
Puis vient le changement.
La Genèse place deux phrases de part et d’autre de celui-ci. Avant le fruit, l’homme et la femme sont nus et n’en ont pas honte (2:25). Après, leurs yeux s’ouvrent et ils savent qu’ils sont nus (3:7). Aucun corps n’a changé. Le corps est devenu un objet pour l’esprit qui l’habite. La créature se voit comme vue. Elle fabrique un signe avec des feuilles, se cache, rend compte de sa conduite, rejette la faute, reçoit un jugement et entre dans l’histoire morale.
Voilà pourquoi le fruit vient de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Carol Newsom montre que l’expression biblique désigne le jugement évaluatif : la capacité de percevoir des alternatives et de décider entre elles, un discernement ailleurs refusé aux enfants et exigé des rois (« Rational Agency and the Birth of the Human », pp. 116–126). La promesse du serpent n’est pas simplement révélée comme un mensonge. Dieu en confirme le cœur : « l’homme est devenu comme l’un de nous, pour connaître le bien et le mal » (3:22). L’humanité franchit la frontière cognitive qui la rapproche de la divinité tout en demeurant exclue de la vie divine.
Il en résulte la condition hybride permanente de l’homme : animal et plus qu’animal, terrestre et semblable à Dieu, capable de jugement mais incapable d’échapper à la mort. Le travail devient une peine contre un sol résistant. La différence sexuelle devient honte, désir et domination. La finitude devient mortalité parce que la créature peut désormais anticiper son retour à la poussière. La lecture phénoménologique de Fredrik Westerlund appelle les yeux ouverts « la naissance de la conscience de soi sociale » (« Exposed: On Shame and Nakedness », pp. 2195–2221).
La Chute n’est pas le moment où un primate immortel acquiert un mauvais allèle. C’est le moment où l’expérience devient l’expérience d’un soi représenté. La sensation devient ma sensation. Le corps devient mon corps exposé. La mémoire devient mon passé ; le choix, ma faute ; la mort, la fin qui *m’*attend.
La Genèse explique qui nous sommes et d’où nous venons parce qu’elle raconte la naissance du « qui ».
Les mythes de création situent l’esprit dans le cosmos #
La Genèse appartient à un projet humain bien plus vaste. Les traditions ne racontent pas secrètement une seule et même histoire. Elles reconnaissent le même problème : les origines humaines doivent expliquer ensemble le corps, l’esprit, la norme, le travail, la mortalité et le cosmos.
| Tradition | Substance de la créature | Don transformateur ou rupture | Condition humaine produite |
|---|---|---|---|
| Genèse 2–3 | Poussière et souffle ; sol partagé avec les animaux | Connaissance du bien et du mal | Réflexivité, honte, agentivité, labeur, mortalité, exil |
| Atrahasis | Argile mêlée à la chair et au sang divins | Intelligence divine jointe à la terre | Participant laborieux à l’ordre cosmique |
| Adapa | Un mortel terrestre | Sagesse exceptionnelle sans vie éternelle | Connaissance semblable à celle des dieux sous une limite mortelle |
| Le Protagoras de Platon | Un animal nu et biologiquement dépourvu d’équipement | Feu et technique, puis honte et justice | Culture symbolique et société régie par des normes |
| Popol Vuh k’iche’ | Un corps fait de maïs | Parole, compréhension et perception portant au loin | Condition de personne bornée en deçà de l’omniscience divine |
Dans l’Atrahasis babylonien, les êtres humains sont de l’argile unie à la chair et au sang d’un dieu immolé. La composition matérielle, l’intelligence, le travail et l’ordre cosmique apparaissent en un seul acte (Atrahasis, Tablet I, lignes 189–241). Dans Adapa, la sagesse s’approche de la limite divine, mais la vie éternelle reste refusée : la cognition et la mortalité définissent à nouveau l’intervalle humain (William Hallo, « Adapa Reconsidered », pp. 267–275).
Le mythe de Platon dans le Protagoras divise le seuil avec une précision inhabituelle. Épiméthée laisse l’humanité nue, sans chaussures, sans lit et sans armes. Prométhée vole le feu et le savoir technique, donnant aux humains la parole, l’abri, les vêtements, l’agriculture et le culte. Pourtant, ces créatures ingénieuses ne peuvent toujours pas former une cité. Zeus doit distribuer à tous l’aidōs et la dikē — la honte ou la révérence, et la justice (Protagoras 320c–323c). L’équipement animal, l’intelligence technique et l’existence sociale régie par des normes sont trois accomplissements différents.
Le Popol Vuh k’iche’ fournit un parallèle plus éloigné encore. Les créations antérieures échouent parce qu’elles ne peuvent ni parler, ni se souvenir, ni s’adresser correctement à leurs créateurs. Les humains qui réussissent, façonnés à partir de maïs jaune et blanc, possèdent la parole et une compréhension extraordinaire. Leur connaissance devient si complète que les dieux obscurcissent leur vision « comme un souffle sur la face d’un miroir » (édition d’Allen Christenson, pp. 177–186). La Genèse s’élève de l’innocence irréflexive vers une connaissance dangereuse ; le Popol Vuh descend d’une omniscience dangereuse vers une vision humaine limitée. Tous deux tracent la frontière entre l’humain et le divin à travers la conscience.
Ce sont des mythes de création parce qu’ils font de l’univers un lieu où l’homme peut se reconnaître lui-même. Le corps est une substance cosmique. L’esprit a une place dans l’ordre cosmique. La connaissance change le genre de vie qu’une créature peut mener. La normativité est constitutive de la créature, et non une étiquette morale ajoutée une fois la biologie achevée. Les mythes divergent au sujet des dieux, mais ils s’accordent sur le fait qu’expliquer l’humain exige davantage que de localiser ses os.
Ils s’accordent également sur la structure du franchissement. L’humanité commence comme une créature continue avec le reste de la vie. Un don, un vol, une initiation ou une rupture produit ensuite une connaissance réflexive, une culture symbolique, un jugement moral et une mortalité consciente. Les anciens mythes de création donnent la juste définition de l’humain parce qu’ils sont les souvenirs de la transition. Leurs images diffèrent parce que la mémoire voyage à travers des langues, des paysages, des rituels et des dieux différents. Leur architecture commune subsiste parce que l’événement dont on se souvient était l’architecture du soi qui se souvient.
La mémoire ne désigne pas ici un rapport sténographique transmis inchangé par un témoin. Elle désigne une reconstruction porteuse d’identité qui préserve la structure relationnelle de la transition : le corps devenant visible pour l’esprit, la connaissance devenant imputabilité, la mortalité devenant un horizon personnel. L’histoire est héritée, mais elle est aussi renouvelée chaque fois qu’un enfant devient une personne.
Hors d’Afrique est un carnet de voyage #
Le modèle de la sortie d’Afrique est l’un des triomphes de la science historique moderne. « Carnet de voyage » n’est pas une insulte. C’est une description des questions auxquelles le modèle répond de manière magistrale.
L’ancienne image d’un lieu de naissance unique en Afrique de l’Est et d’une seule sortie décisive est devenue un itinéraire tressé. Les fossiles de Jebel Irhoud ont repoussé les premiers Homo sapiens jusque dans les profondeurs de l’Afrique du Nord et ont révélé une mosaïque de traits anatomiques modernes et archaïques (Hublin et al. 2017). Eleanor Scerri et ses collègues ont remplacé un berceau circonscrit par des populations interconnectées réparties sur le continent (Scerri et al. 2018). Aaron Ragsdale et ses collègues modélisent désormais une « souche faiblement structurée » : des populations qui ont divergé puis se sont reconnectées par un flux génétique continu (Ragsdale et al. 2023).
Les sorties se multiplient également. Les fossiles de Misliya, au Levant, et d’Al Wusta, en Arabie, attestent de dispersions bien antérieures à l’expansion qui a fourni l’essentiel de l’ascendance des populations non africaines actuelles (Hershkovitz et al. 2018; Groucutt et al. 2018). Les voyageurs ont rencontré d’autres humains et se sont mélangés à eux. Des segments néandertaliens et dénisoviens subsistent dans les génomes actuels ; les génomes eurasiens anciens situent il y a environ 45 000–49 000 ans le principal épisode de métissage néandertalien partagé (Sümer et al. 2025). Le climat et l’écologie ajoutent des corridors, des refuges, des forêts et des déserts à l’itinéraire (Hallett et al. 2025).
Les verbes de cette littérature sont diverger, se fragmenter, se reconnecter, migrer, se mélanger, s’étendre, occuper et s’éteindre. Ses données comprennent les fréquences alléliques, le déséquilibre de liaison, la morphologie fossile, les sédiments, les artefacts et le paléoclimat. Ses résultats comprennent les divisions de populations, les tailles efficaces de population, les fractions de métissage, les datations et les itinéraires.
Aucune de ces variables n’est une expérience à la première personne.
Le carnet de voyage ne cesse de s’améliorer. Il contient désormais un hall de départ à l’échelle du continent, des sorties précoces répétées, des corridors écologiques changeants, des rencontres avec des Néandertaliens et des Dénisoviens, ainsi que des populations ancestrales qui se divisent et fusionnent comme des fleuves. Mais aucun de ses instruments ne vise l’événement que décrivent les mythes de création. Le déséquilibre de liaison peut reconstituer une division ancienne de population ; il ne peut pas détecter la première créature pour laquelle la naissance et la mort sont devenues une histoire. Une coquille perforée peut établir l’existence d’une parure ; elle ne peut pas restituer ce que cette parure signifiait.
La sortie d’Afrique nous indique l’itinéraire. Elle ne nous dit pas ce que signifie être humain.
Une carte des migrations peut localiser les ancêtres du narrateur sans expliquer l’émergence du narrateur. Elle commence après l’existence de son protagoniste. C’est pourquoi plus le modèle devient précis, moins il ressemble à la Genèse : pas de jardin unique, pas de couple unique, pas de départ sans ambiguïté — seulement une géographie tressée de populations. C’est une généalogie sans anthropogonie, des coordonnées sans cosmologie.
Darwin nous a donné un mécanisme, pas un anti-mythe #
Darwin est le pivot de cette histoire, non son méchant.
La sélection naturelle a détruit la nécessité d’une création séparée comme explication biologique. Elle a montré comment des différences héréditaires, conservées et accumulées sur d’immenses périodes, pouvaient produire l’adaptation et la divergence. Darwin insistait sur le fait que la sélection naturelle ne pouvait produire « aucune modification grande ou soudaine » ; la différence d’esprit entre les humains et les animaux supérieurs était « une différence de degré et non de nature » (On the Origin of Species, p. 206 ; The Descent of Man, vol. I, pp. 105–107).
Ces propositions sont réellement en conflit avec une lecture naïve de la Genèse comme fabrication récente et indépendante d’espèces immuables. Elles n’impliquent ni l’athéisme, ni le nihilisme, ni la réduction de l’expérience à un mécanisme. Darwin a refusé à maintes reprises cette inflation de sa théorie.
Écrivant à Asa Gray en 1860, il disait n’avoir « aucune intention d’écrire de manière athée », ne pouvoir considérer l’univers et la nature humaine comme une force brute, et convenait que ses vues n’étaient « nullement nécessairement athées » (Darwin to Gray, 22 May 1860). En 1879, il jugeait absurde de douter qu’une personne puisse être à la fois théiste fervente et évolutionniste ; pour lui-même, agnostique était généralement le terme le plus exact (Darwin to Fordyce, 7 May 1879). La première édition de l’Origin s’achève non sur le mépris cosmique, mais sur la « grandeur de cette conception de la vie » (Darwin 1859, p. 490).
La réponse de Darwin à Mary Boole, qui lui demandait ce que la descendance commune impliquait pour les questions morales et religieuses, est plus révélatrice encore. Il ne voyait pas comment la genetic derivation des organismes pouvait avoir une incidence sur ses difficultés ; ces questions exigeaient des « éléments de preuve très différents de ceux de la science » ou de la « conscience intérieure » (Darwin to Boole, 14 December 1866). Darwin comprenait le champ de compétence de son mécanisme. Il avait modifié l’explication de la forme organique. Il n’avait pas aboli toutes les autres manières dont un être humain pouvait savoir.
Le cliché scolaire de « Darwin contre les mythes de la création » dissimule donc la transformation décisive. Le conflit scientifique initial portait sur les espèces et le mécanisme. Le conflit culturel plus vaste devint celui du mythe de la création contre l’absence de mythe de la création : une conception intégrée de la condition humaine contre un mécanisme élevé au rang de verdict sur tout ce que les mécanismes laissent de côté.
Comment la sélection naturelle est devenue un anti-mythe #
La sélection naturelle n’est pas du nihilisme. Elle devient un anti-mythe lorsqu’un mécanisme biologique est promu au rang de métaphysique complète.
La transformation exigea davantage que Darwin. Les défenseurs de la fin du XIXe siècle étendirent l’autorité de la science, d’une méthode à une compétence sur l’ensemble de la raison publique. T. H. Huxley parlait de la « domination de la science » s’étendant à de nouvelles régions de la pensée (Huxley, “The Darwinian Hypothesis”). John William Draper et Andrew Dickson White fournirent le récit durable du conflit dans lequel la science et la religion étaient deux puissances rivales (Draper 1874; White 1896). Ce récit demeure culturellement puissant, bien que les historiens des sciences aient montré à quel point il aplatit les alliances, les motivations mêlées et la diversité théologique du XIXe siècle réel (Ronald Numbers, ed., Galileo Goes to Jail; Costică Brădățan and Ed Simon, eds., The Religion and Science Debate).
Une fois le récit de la guerre accepté, chaque victoire de l’explication évolutionniste devient une défaite du sens. Le mythe de la création est entendu comme un ensemble d’affirmations empiriques discréditées. Son anthropologie, sa phénoménologie, sa logique rituelle et sa cosmologie morale sont rejetées avec la création spéciale. Le mécanisme limité de Darwin devient ce que Daniel Dennett appela plus tard un « acide universel », rongeant les vaisseaux conceptuels destinés à le contenir (Darwin’s Dangerous Idea, p. 63).
Jacques Monod donna à l’anti-mythe son austère écriture sacrée. L’« ancienne alliance » entre l’humanité et le cosmos était rompue ; l’homme se tenait seul dans un univers indifférent, avec une destinée écrite nulle part (Chance and Necessity, pp. 173–180). L’horloger aveugle de Richard Dawkins est inconscient, automatique et sans prévoyance (The Blind Watchmaker). Chaque proposition est intelligible comme un refus du dessein dans l’explication biologique. Ensemble, elles sont facilement entendues comme un récit total des origines dont la révélation est que la révélation n’a jamais eu lieu.
Le mythe de la création dit : parce que cela s’est produit, le monde possède cet ordre et la vie humaine porte ce fardeau. L’anti-mythe dit : rien ne s’est produit ; certaines variantes se sont reproduites.
Sa puissance réside dans la soustraction. Il explique pourquoi aucune rupture sacrée n’est requise dans la généalogie de l’organisme, puis convertit silencieusement « non requis par cette explication » en « irréel ». Aucune transcendance, aucune adresse cosmique, aucun seuil humain qualitatif, aucune vérité dans les récits anciens au-delà de l’ingéniosité d’animaux effrayés se consolant eux-mêmes. Le mythe que Darwin a déplacé n’était pas seulement celui de la création en six jours. C’était le cosmos compris comme une adresse morale.
Mary Midgley vit le paradoxe : l’évolution était devenue « le mythe de la création de notre époque » précisément là où elle avait été gonflée au-delà de la science afin de satisfaire des besoins spirituels qu’elle niait officiellement (“Evolution as a Religion”). Mais c’est un mythe de la création dont la création a été supprimée. Il peut nous dire comment une forme en suit une autre tout en traitant comme une erreur à dissiper la faim d’un récit de l’arrivée de l’être humain.
La modernité possède d’innombrables récits — progrès, nation, révolution, marché, libération, apocalypse. Ce sont les fragments d’une cosmologie éclatée. Aucun ne peut relier avec autorité la matière, l’esprit, l’histoire, le devoir et la mort. La modernité a des récits partout et aucune Genèse.
L’évolution explique la machinerie autour de la conscience, non le fait qui est en elle #
L’anti-mythe devient le plus faible là où les anciens mythes de la création deviennent les plus précis : au moment où les yeux s’ouvrent.
L’explication évolutionniste peut montrer pourquoi un organisme qui distingue les stimuli, intègre l’information, se souvient du danger, modélise ses rivaux, anticipe et rapporte ses états internes pourrait laisser davantage de descendants. Il s’agit de véritables acquis. Ils expliquent l’histoire adaptative des fonctions associées à la conscience. Ils n’expliquent pas pourquoi l’accomplissement d’une fonction devrait être ressenti de l’intérieur.
David Chalmers a nommé cela le problème difficile : « le problème vraiment difficile de la conscience est le problème de l’expérience » (“Facing Up to the Problem of Consciousness”). Une explication du binding, de la mémoire, de la disponibilité globale ou du compte rendu comportemental peut être complète à son propre niveau tout en laissant intacte la question de savoir pourquoi l’information est vécue. Une histoire de sélection commence par un phénotype héréditaire qui influe sur la survie et la reproduction. Elle peut expliquer pourquoi ce phénotype se répand. Elle ne peut pas dériver la présence à la première personne à partir d’une fonction à la troisième personne par le simple ajout de temps ancestral.
La distinction n’est pas un piège surnaturel tendu à la biologie. Elle relève de la discipline fondamentale qui consiste à demander à quelle question une explication répond. Les quatre questions de Niko Tinbergen — mécanisme, développement, fonction adaptative et phylogénie — montrent que, même au sein de la biologie, un trait exige des explications différentes et non concurrentes (Tinbergen 1963). Une phylogénie n’est pas un mécanisme ; une fonction de survie n’est pas une histoire du développement. De la même manière, l’ascendance d’un organisme conscient ne constitue pas encore une explication de l’expérience consciente.
Les mythes de la création visent la rupture à la première personne. Leurs matériaux caractéristiques — yeux ouverts, feu dérobé, souffle divin, parole, honte, sagesse, frontière interdite, connaissance de la mort — appartiennent à la phénoménologie d’une créature devenant présente à elle-même. La modernité a rejeté les mythes parce qu’ils n’expliquaient pas la machinerie. Puis elle a permis à la machinerie de se faire passer pour une explication de l’expérience.
L’animal humain devint explicable précisément au moment où la condition humaine devint incompréhensible.
Le soi est une histoire que le soi se raconte à lui-même #
La conscience humaine ajoute un autre problème à l’expérience brute. Nous ne nous contentons pas de ressentir. Nous organisons le ressenti autour d’un protagoniste qui se déploie dans le temps.
La philosophie et la psychologie distinguent le soi minimal — le caractère immédiatement mien de l’expérience — du soi autobiographique ou narratif, qui intègre le passé remémoré, l’avenir anticipé, l’agentivité, l’obligation et l’identité sociale (Shaun Gallagher 2000). EToC est principalement une théorie du second seuil.1 Elle ne nous oblige pas à transformer les animaux ou les premiers hominines en machines insensibles. Elle demande comment l’expérience s’est organisée pour un « je » représenté récursivement.
Endel Tulving a appelé conscience autonoétique la capacité à se situer subjectivement dans un passé remémoré et un avenir possible (Tulving 1985). Dès lors que le soi habite ce temps, la mort n’est plus un événement qui arrive aux organismes. Elle est la fin connue à l’avance de mon histoire.
Jerome Bruner soutenait que l’autobiographie contribue à constituer le soi qu’elle semble simplement rapporter : « nous devenons les récits autobiographiques » au moyen desquels nous racontons nos vies (“Life as Narrative”). Paul Ricoeur a fait de l’identité narrative le pont entre le fait de rester la même chose et celui de demeurer responsable en tant que qui changeant (Oneself as Another, études cinq et six). Dan McAdams définit l’identité mûre comme une histoire de vie intériorisée et évolutive qui confère au passé reconstruit et à l’avenir imaginé unité et finalité (McAdams and McLean 2013).
Cette dépendance va plus loin que la littérature. Les enfants acquièrent une mémoire autobiographique grâce à la narration sociale ; plus tard, ils s’appuient sur les scénarios de vie et les grands récits culturellement disponibles pour organiser leur identité (Fivush et al. 2011). Dans les expériences sur les cerveaux divisés, l’« interprète » de l’hémisphère gauche de Michael Gazzaniga produit des explications cohérentes pour des actions dont les causes réelles lui sont inaccessibles (Roser and Gazzaniga 2004). Même le matérialisme déflationniste de Dennett revient à un soi compris comme un « centre de gravité narratif » (Dennett 1992).
Cette convergence est importante. L’histoire n’est pas un glaçage appliqué à un esprit achevé. Elle fait partie de la machinerie par laquelle un organisme distribué devient un agent unique à travers le temps. L’ego est une histoire que le soi se raconte à lui-même ; le soi se stabilise par le fait de se raconter.
Une civilisation n’éduque donc pas les êtres humains seulement en leur donnant des faits. Elle leur fournit les intrigues par lesquelles ils deviennent des personnes : origines, transgressions, obligations, modèles, ennemis, morts, renouvellements et fins. Le mythe de la création donne à l’animal narratif son cadre le plus vaste. Il place une vie individuelle à l’intérieur de l’histoire d’un peuple, et le peuple à l’intérieur de la vie du cosmos.
La modernité fait l’inverse. Elle dit aux animaux qui racontent des histoires que le récit le plus vrai d’eux-mêmes est celui que l’on a purgé de tout récit. Elle déclare que l’héritage ancien est faux au sens scientifique étroit, puis introduit subrepticement la conclusion plus large selon laquelle les vérités auxquelles ces récits répondaient ne sont que balivernes. Le résultat n’est pas une libération à l’égard du mythe. C’est un soi narratif privé d’un récit de soi publiquement crédible.
Darwin avait raison à propos de la pente ; les saltationnistes avaient raison à propos de la porte #
La continuité darwinienne n’interdit pas l’existence d’un seuil humain catégoriel. Elle nous apprend que ce seuil n’exigeait pas de rupture magique dans l’ascendance.
La nature comporte partout des changements de phase. La température varie continûment tandis que l’eau se transforme en glace. Un neurone reçoit des entrées graduées, puis décharge. Un réseau accumule de l’activité et passe dans un nouveau régime. Dans les modèles de l’espace de travail neuronal global, l’accès conscient est associé à une « ignition » non linéaire qui rend l’information globalement disponible (Mashour et al. 2020). Des paramètres continus peuvent produire un état discontinu du système.
La génétique quantitative formalise depuis longtemps la même logique : un trait peut être catégoriel dans son expression tout en reposant sur une liabilité sous-jacente distribuée continûment (Dempster and Lerner 1950). Le seuil n’a pas besoin d’être encodé par un gène unique de la conscience. De nombreuses capacités graduées peuvent franchir conjointement une frontière organisationnelle.
La culture ajoute un second système d’hérédité. Les compétences, les normes, les symboles, les rituels et les modèles de soi se transmettent avec modification à une vitesse que les gènes ne peuvent égaler. Un apprentissage social à haute fidélité préserve une innovation, de sorte que la génération suivante puisse commencer là où la précédente s’est arrêtée — le cliquet culturel (Tomasello, Kruger, and Ratner 1993; Dean et al. 2012). Les modèles formels du cerveau culturel identifient les conditions dans lesquelles l’apprentissage social, les connaissances adaptatives, la taille du cerveau, la taille du groupe et l’histoire de vie entrent dans une dynamique de décollage autocatalytique (Muthukrishna et al. 2018).
La culture transforme également le monde dans lequel les gènes sont sélectionnés. Les modèles de construction de niche montrent que des environnements produits culturellement modifient la sélection, favorisent de nouveaux allèles et engendrent de nouvelles dynamiques évolutives (Laland, Odling-Smee, and Feldman 2001). La métacognition humaine elle-même se règle par l’interaction sociale, l’instruction et les pratiques transmises culturellement (Heyes et al. 2020).
La synthèse est directe :
- des changements génétiques graduels construisent une plateforme biologique pour la mémoire, l’inférence sociale, le langage et la métacognition ;
- les pratiques culturelles recrutent ces capacités dans une représentation récursive de soi ;
- le modèle de soi qui en résulte procure d’immenses avantages en matière de planification, d’enseignement, de coalition et de contrôle ;
- la culture sélectionne alors des cerveaux qui acquièrent, stabilisent et transmettent ce nouveau mode avec une plus grande fiabilité ;
- un état rare et fragile devient une destination développementale normale.
Le génotype peut évoluer par degrés tandis que le phénotype franchit une porte. Dès lors qu’une créature peut représenter ses propres représentations, se souvenir qu’elle se souvient, s’imaginer elle-même dans des futurs qui n’existent pas encore et dire à une autre créature quelle sorte d’être elle est, le changement est catégoriel dans l’organisation vécue, même si chaque allèle contributif possède une histoire continue.
Darwin avait raison à propos de la pente. Les saltationnistes avaient raison à propos de la porte.
La mosaïque archéologique est ce qu’un seuil culturel devrait laisser derrière lui #
L’ancien modèle de la « révolution humaine » s’attendait à voir apparaître soudainement un ensemble compact de comportements modernes autour de 40 000–50 000 ans avant le présent, particulièrement en Europe. L’archéologie a démantelé cette image. L’usage des pigments, le transport sur de longues distances, les technologies de projectiles, les ornements, le dessin, les traditions régionales et d’autres marqueurs apparaissent à des moments différents dans différentes populations africaines. Certaines innovations disparaissent, puis réapparaissent plus tard. Sally McBrearty et Alison Brooks ont appelé cela « la révolution qui n’a pas eu lieu » (McBrearty and Brooks 2000). La synthèse à l’échelle du continent réalisée par Scerri et Manuel Will met de même en évidence des trajectoires spatialement distinctes et historiquement contingentes, et non l’apparition, à un seuil unique, d’un ensemble complet de comportements modernes (Scerri and Will 2023).
Cette mosaïque relève du mécanisme de l’EToC.
Les artefacts sont des résidus indirects de l’esprit. Leur conservation est radicalement inégale. Les innovations culturelles dépendent des enseignants, des réseaux, de la taille de la population, de l’écologie et de la fidélité de la transmission. Elles peuvent apparaître, disparaître avec une bande, réapparaître ailleurs et se diffuser longtemps après leur première invention. Une transition catégorielle dans l’organisation récursive ne devrait pas imprimer un ensemble d’artefacts identique sur l’ensemble d’un continent à une date donnée. Elle devrait produire des expérimentations, des décollages locaux, des renversements, des hybrides et, finalement, un effet de cliquet.
La quête infructueuse d’une boîte archéologique unique portant l’étiquette esprit moderne révèle l’erreur qui consiste à chercher un événement intérieur à l’échelle d’une population comme s’il s’agissait d’un outil de pierre diagnostique. Un soi récursif peut être catégoriel en tant qu’état du système, tandis que ses expressions matérielles demeurent mosaïquées, réversibles et démographiquement fragiles.
Cela explique également pourquoi la mythologie importe comme source de preuve. Une lame enregistre un tranchant. Un pigment enregistre un transport et un usage. Un ornement enregistre une présentation de soi et une convention. Un mythe de création préserve ce que la transformation a fait ressentir et ce qu’une culture croyait avoir fait à la condition humaine. Les artefacts sont des résidus du comportement. Les mythes sont des archives phénoménologiques.
EToC donne à Darwin un mythe de création, et au mythe de création un mécanisme #
Le génie de la théorie EVE de la conscience est qu’elle refuse le faux choix entre Darwin et la Genèse.
L’EToC commence par une affirmation concernant la structure. Ce qui définit la forme proprement humaine de la conscience est la récursivité : un esprit peut représenter le monde, se représenter lui-même en train de représenter le monde et organiser ces représentations emboîtées autour d’un « je » qui s’étend à travers le passé remémoré et le futur imaginé. Cette architecture transforme la perception en connaissance de soi, l’appétit en question du contrôle de soi, l’attente sociale en norme, la fin biologique en mortalité consciente et les événements en une vie. Elle répond au qui laissé sans réponse par Reich : nous sommes l’animal dont l’expérience s’est dotée d’un narrateur.
En langage computationnel, le changement de phase est une mise à jour logicielle exécutée sur un matériel biologique plus ancien. Mais l’EToC ajoute la boucle évolutive que la métaphore omet généralement : dès lors que le logiciel réorganise le comportement, il modifie les pressions de sélection qui s’exercent sur le matériel. La culture installe le nouveau mode ; la sélection rend cette installation de plus en plus native.
Les thèses évolutives et mythologiques de la théorie découlent de cette définition. Si le soi récursif est une structure réelle, alors son apparition fut un changement réel du phénotype. Si cette structure est en partie acquise par le langage, le rituel et le récit, la culture ne fut pas un effet secondaire du nouvel esprit ; elle contribua à le construire et à le transmettre. Et si les premiers humains vécurent la diffusion de cette transition, leurs descendants s’en souviendraient dans le médium le mieux adapté à la conservation d’un événement de la conscience : le mythe de création.
L’EToC accepte la continuité darwinienne jusque dans ses ultimes conséquences. Elle n’introduit dans le génome ni mutation immatérielle ni création spéciale. Dans sa forme faible, elle constitue un modèle de coévolution gène-culture : la culture récursive s’est diffusée, a transformé le paysage adaptatif et sélectionné des esprits de plus en plus capables d’acquérir et de maintenir un soi récursif. Dans sa forme forte, elle situe la technologie d’amorçage dans un rituel et une initiation dirigés par les femmes — l’« Ève » qui comprend la première « je suis », puis enseigne le franchissement aux autres par le symbole, l’épreuve, l’état altéré et le récit. Le serpent n’est pas une note zoologique en bas de page. Il appartient à la technologie de l’éveil dont on se souvient.
Le modèle réunit quatre niveaux que la modernité a séparés :
| Niveau | Explication darwinienne ou moderne | Synthèse de l’EToC |
|---|---|---|
| Biologique | La variation héréditaire et la sélection sont graduelles | Les capacités graduelles fournissent la plateforme et restent soumises à la sélection |
| Développemental | Un cerveau mûrit au cours d’une ontogenèse ordinaire | La culture enseigne à l’enfant ou à l’initié à stabiliser un modèle explicite de soi |
| Culturel | Les symboles et les rituels sont des produits ultérieurs de l’intelligence | La culture récursive est causale : elle transmet l’esprit et remodèle la sélection |
| Phénoménologique | La subjectivité est présupposée ou réduite à une fonction | Le seuil est vécu comme l’ouverture des yeux, la dualité, la honte, l’agentivité, le temps et le « je » |
| Mythique | Les récits de création sont de fausses explications causales | Les récits de création préservent la signification humaine et la mémoire culturelle du seuil |
Il ne s’agit pas de placer la terminologie darwinienne à côté de la Genèse. C’est une seule et même boucle causale, observée de l’extérieur et de l’intérieur. Les gènes produisent un système nerveux capable d’être éduqué culturellement. Le rituel, le langage et le récit organisent ce système en un soi récursif. Le nouveau phénotype modifie la survie, l’accouplement, l’enseignement, la coalition et l’éducation des enfants. Ces pressions remodèlent la plateforme biologique. Le mythe se souvient de la transition sous la seule forme adéquate à un animal narratif : comme l’histoire de la manière dont le monde est devenu humain.
Les mythes de création ne sont pas des récits historiques de population corrompus. Ils sont les souvenirs de la transition de phase par laquelle une histoire de population s’est dotée d’un narrateur.
Les pièces attendaient déjà d’être assemblées. Darwin a montré pourquoi aucun gouffre génétique n’était nécessaire. La science des systèmes montre comment des apports continus franchissent des seuils catégoriels. La coévolution gène-culture montre comment des pratiques apprises deviennent des environnements sélectifs. La psychologie narrative montre que le soi est culturellement co-écrit. La Genèse et les mythes de création du monde entier décrivent, sous une forme symbolique, la phénoménologie du franchissement.
C’est pourquoi l’ancienne strate philosophique n’a pas besoin d’être jetée aux oubliettes. Depuis des milliers d’années,
le mythe, la théologie, la philosophie, le rituel et l’art demandaient comment l’esprit se rapporte au corps, à la matière, au temps, au devoir, au sexe, à la mort et au cosmos. La sélection naturelle n’a pas répondu à ces questions en démontrant qu’elles étaient absurdes. Elle a répondu à une autre question avec une telle puissance que la modernité en a oublié la différence.
Le cadre EToC nous permet de retrouver les archives sans nous détourner de la science. La Genèse ne devient ni un manuel de géologie ni un embarras. Le mythe de Platon devient davantage qu’un ornement. Le Popol Vuh devient davantage qu’un folklore exotique. Chacun constitue le récit qu’une culture fait du phénotype humain de l’intérieur : la créature s’expliquant à elle-même le seuil qui a rendu l’explication possible.
Le cas comparatif plus large développé dans Darwin et la Genèse, Portails d’émergence et EToC, et Les mythes de création subsahariens et l’EToC montre à quel point la création est souvent remémorée comme une émergence vers la connaissance, la différenciation, la loi et le rituel. La machinerie évolutionnaire apparaît dans l’EToC et le problème de Wallace. Le soi produit par cette machinerie est exploré dans Les récits, puis le récit du « moi ».
Un mythe de la création que la modernité peut croire #
La modernité n’a pas besoin de se replier dans un cosmos de six jours. Elle doit cesser de prétendre qu’un mécanisme de descendance constitue un récit de la condition humaine.
L’origine africaine est vraie de la manière dont une carte peut être vraie. La sélection naturelle est vraie de la manière dont un mécanisme peut être vrai. Ni l’une ni l’autre ne devient fausse lorsque nous remarquons qu’une carte ne crée pas le voyageur et qu’un mécanisme n’explique pas la signification intérieure de la chose qu’il produit. L’erreur n’a jamais été Darwin. L’erreur a consisté à transformer la magnifique réponse de Darwin en l’unique question que les personnes respectables étaient autorisées à poser.
Un mythe de la création scientifiquement crédible doit préserver la continuité sans abolir l’avènement. Il doit accepter la généalogie africaine enchevêtrée, l’absence de baguette magique génétique et la construction graduelle du système nerveux. Il doit également reconnaître la différence catégorielle entre un organisme qui a des expériences et une personne capable de dire : « Ces expériences sont les miennes ; ceci était mon passé ; telle sera ma mort ; voici comment je devrais vivre. »
L’EToC fournit cette Genèse manquante. Elle affirme que l’animal humain n’a pas quitté la nature. La nature a produit une créature capable de se retourner sur elle-même, de modéliser sa propre modélisation, d’hériter d’un monde symbolique et de remanier l’environnement sélectif par la culture. Le franchissement fut biologique dans son substrat, culturel dans sa transmission, phénoménologique dans l’expérience et mythique dans la mémoire.
Cette synthèse restaure la transcendance sans l’utiliser comme échappatoire à la matière. La transcendance est l’événement que la matière accomplit lorsqu’elle devient capable de représenter le cosmos, de juger sa propre conduite, d’anticiper sa mort et de demander pourquoi elle existe. L’humain n’est pas séparé du cosmos par un mur surnaturel. L’humain est le lieu où le cosmos devient un problème pour lui-même.
Les mythes de la création se souvenaient de ce fait bien avant que la modernité n’apprenne à dater les ossements. Leur vérité n’a jamais été que les espèces étaient apparues sans ancêtres. Leur vérité était que quelque chose s’était produit : les yeux s’étaient ouverts, la nudité était apparue, la sagesse avait franchi une limite, la mort était devenue connaissable et l’animal avait commencé à vivre comme une histoire.
Darwin nous donne la pente. La Genèse se souvient de la porte. L’EToC nous permet de voir qu’ils appartiennent au même voyage.
Notes #
Sources #
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Cet essai utilise consciousness dans deux sens apparentés. Le problème difficile concerne l’expérience phénoménale en tant que telle. Le seuil historique de l’EToC concerne principalement le soi récursif et autobiographique : l’expérience organisée pour un « je » représenté. Cette distinction permet à la sensibilité animale et à une transition humaine catégorielle de coexister. ↩︎