En bref
- Il est plus facile de lire les épisodes occidentaux les plus étranges de l’Odyssée comme des éléments relevant de l’Atlantique extérieur que comme les étapes ordonnées d’un itinéraire méditerranéen.
- Les indices homériques les plus solides sont le passage des Lestrygons aux longues journées, le brouillard des Cimmériens au bord de l’Océan, et Charybde comme tourbillon périodique découvrant le fond marin (Homère, Odyssée 10-12).
- Les auteurs grecs et romains ont bien conservé un dossier plus vaste d’îles atlantiques, de terres occidentales bienheureuses, et même un vocabulaire de « continent opposé », notamment chez Platon et Plutarque.
- Terre-Neuve, les Grands Bancs et la baie de Fundy fournissent le type d’analogues physiques que le poème appelle : brouillard, lumière septentrionale, falaises et marées violentes.
- L’hypothèse est la plus solide lorsqu’on la traite comme une mémoire stratifiée des sources : non pas « Ulysse a navigué de Troie à Boston », mais « Homère a hérité de motifs de voyage plus anciens qui pourraient provenir de récits atlantiques ».
« Un temps viendra où l’Océan dénouera les liens des choses, où la vaste terre s’ouvrira tout entière, où Téthys révélera de nouveaux mondes, et où Thulé ne sera plus la dernière. »
- Sénèque, Médée 375-379, ma traduction d’après la tradition latine conservée dans la pièce de Sénèque
Que prétend-on réellement ?#
La vidéo de Lantern Jack, « Ulysse a-t-il découvert l’Amérique ? », est utile parce qu’elle ne part pas d’un artefact contrefait isolé. Elle part d’un problème littéraire : de nombreuses sources grecques et romaines anciennes imaginent des terres au-delà de l’Océan, et certains des épisodes les plus étranges de l’Odyssée correspondent mieux à l’Atlantique Nord qu’à une carte méditerranéenne ordinaire.
C’est la bonne manière d’aborder la question. La mauvaise consiste à forcer chaque étape de l’Odyssée à entrer dans un itinéraire unique allant de Troie à Ithaque. Homère ne tient pas un journal de bord. Le poème est une cristallisation tardive de matériaux chantés plus anciens, de cosmologie mythique, de savoir nautique et de récits locaux. Un itinéraire peut avoir une signification historique sans être continu. Un monstre peut conserver la trace d’un danger physique après des siècles de déformation poétique.
Cet article suit donc la version la plus solide de l’hypothèse :
L’Odyssée et la géographie classique postérieure préservent un ensemble de traditions relatives à l’Océan extérieur qui correspondent à de véritables routes de l’Atlantique Nord, à des îles, des bancs de brouillard, des dangers liés aux marées et à une terre continentale située au-delà de la mer occidentale.
Cela place cette question à côté du débat plus large présenté dans Contacts transocéaniques précolombiens et Les Phéniciens en Amérique. Ces articles demandent si des contacts ont eu lieu. Celui-ci demande ce que disent réellement les textes anciens avant qu’on ne les reporte sur l’Amérique.
Les passages de l’Odyssée qui méritent d’être examinés#
L’hypothèse atlantique de l’Odyssée se concentre principalement dans les chants 10 à 12. Le poème passe d’abord des raids ordinaires et des aventures insulaires à une géographie beaucoup plus étrange : lumière diurne extrême, perte de l’orientation est-ouest, généalogie océanique, terre des morts enveloppée de brouillard et monstre soumis aux marées.
| Passage de l’Odyssée | Repère | Ma traduction de travail | Pourquoi c’est important |
|---|---|---|---|
| Lumière diurne chez les Lestrygons | 10.80-86 | « Là, les chemins de la nuit et du jour se rapprochent ; un homme qui ne dormirait pas pourrait gagner deux salaires. » | C’est l’indice le plus net d’une latitude septentrionale. Cela ne ressemble ni à la Sicile ni à Malte. |
| Port des Lestrygons | 10.87-96 | « Le port s’étendait sous des falaises abruptes, avec des caps étroits se faisant face à l’entrée. » | Le port évoque un fjord : fermé, bordé de falaises, dangereux une fois qu’on y est entré. |
| Attaque des Lestrygons | 10.118-132 | « Ils lançaient des pierres de la taille d’un homme depuis les falaises ; les navires se brisaient et les hommes étaient embrochés comme des poissons. » | Le danger vient de falaises dominant un mouillage fermé, et non d’une plage ouverte. |
| Ascendance océanique de Circé | 10.133-139 | « Circé et Éétès étaient les enfants d’Hélios et de Persé, qu’Océan avait engendrée. » | Circé n’est pas simplement une magicienne placée sur une carte. Elle appartient à la lisière solaire et océanique du monde. |
| Confusion entre l’est et l’ouest | 10.190-193 | « Nous ne savons pas où se trouve le crépuscule, ni où se trouve l’aurore ; où le soleil descend sous la terre, ni où il se lève. » | Ulysse reconnaît l’échec de son orientation. C’est exactement ce qu’un éditeur méditerranéen ultérieur chercherait à rendre plus domestique. |
| La formule des « longues journées » | 10.466-474 | « Lorsque les mois eurent diminué et que les longues journées eurent achevé leur cycle… » | Elle marque le passage d’une année sur Ééa ; associée à la lumière diurne des Lestrygons, elle maintient l’épisode dans un registre saisonnier septentrional. |
| Voyage à travers l’Océan | 10.503-540 | « Traverse le courant de l’Océan ; échoue le navire près des bosquets de Perséphone ; puis rends-toi à la demeure d’Hadès. » | L’épisode des Enfers commence par la traversée de l’Océan, et non par une navigation vers une île grecque ordinaire. |
| Brouillard des Cimmériens | 11.1-22 | « L’Océan nous conduisit chez les Cimmériens, enveloppés de brume et de nuages ; le soleil éclatant ne les regarde jamais. » | Terre-Neuve et les Grands Bancs sont célèbres pour leur brouillard, et l’image y fonctionne mieux que dans un cadre méditerranéen dégagé. |
| Ééa, terre du lever du soleil | 12.1-4 | « Ééa abrite la demeure de l’Aurore, ses terrains de danse et les lieux où le soleil se lève. » | Cela complique une lecture simplement occidentale. La géographie homérique est mythique, stratifiée et non cartographique. |
| Charybde | 12.101-110 | « La falaise inférieure porte un figuier feuillu ; sous elle, Charybde aspire l’eau noire trois fois par jour. » | Un danger maritime périodique sous des falaises, signalé par un arbre, relève davantage du vocabulaire des marées que de celui du volcanisme. |
| Fond marin découvert | 12.234-243 | « L’écume volait vers les deux falaises ; lorsqu’elle aspirait la mer, le fond marin apparaissait, noir de sable. » | C’est l’indice de la baie de Fundy : des marées extrêmes découvrent le fond de l’océan à une échelle que les analogues méditerranéens égalent rarement. |
| Retour au tourbillon | 12.426-446 | « À l’aurore, j’atteignis la falaise de Scylla et Charybde, et m’agrippai au grand figuier comme une chauve-souris. » | La scène est spatialement cohérente : falaise, arbre, tourbillon récurrent et rythme soumis à de violentes marées. |
Les Lestrygons n’exigent pas l’Amérique. La Norvège septentrionale, les Féroé, l’Islande ou d’autres régions atlantiques de haute latitude correspondent toutes mieux à l’indice de la lumière diurne que la Méditerranée. Les Cimmériens, toutefois, repoussent plus loin l’itinéraire imaginaire : une terre atteinte par l’Océan, enveloppée de brouillard, où le soleil est caché. C’est pourquoi Terre-Neuve entre dans le tableau.
Pourquoi Terre-Neuve entre dans l’argument#
Terre-Neuve n’est pas introduite subrepticement par une pensée désireuse de croire. Elle possède trois caractéristiques qui comptent pour ce problème de sources.
Premièrement, les Grands Bancs et la côte de Terre-Neuve se trouvent au cœur d’une véritable fabrique de brouillard. Les synthèses modernes expliquent ce brouillard par une zone de rencontre où interagissent les eaux froides du courant du Labrador et des masses d’air ou des systèmes d’eaux plus chauds ; la région est régulièrement décrite comme l’une des zones maritimes les plus brumeuses du monde (Newfoundland and Labrador Tourism, Royal Meteorological Society study). Cela rend les Cimmériens d’Homère — « brume et nuages » au bord de l’Océan — physiquement intelligibles d’une manière que ne le sont pas nombre d’identifications méditerranéennes.
Deuxièmement, Terre-Neuve est le seul point d’arrivée nord-américain qui appartienne déjà à une route médiévale avérée de l’Atlantique Nord. La présence norroise à L’Anse aux Meadows constitue une preuve solide de la réalité de cette route : l’UNESCO l’identifie comme le premier établissement européen connu dans le Nouveau Monde, et une étude publiée en 2021 dans Nature a daté de 1021 apr. J.-C. l’activité viking à Terre-Neuve (UNESCO, Nature).
Troisièmement, l’archéologie expérimentale montre que de petites embarcations atlantiques pré-modernes pouvaient survivre à cette traversée. En 1976-1977, le Brendan Voyage de Tim Severin traversa la route en passant par l’Irlande, les Féroé, l’Islande, le Groenland et Terre-Neuve, à bord d’un curragh en cuir (Internet Archive record). Cela importe pour Homère, car cette donnée écarte l’objection paresseuse selon laquelle une traversée de l’Atlantique Nord par de petites embarcations pré-modernes serait intrinsèquement absurde.
Charybde et la baie de Fundy#
The Wine-Dark Sea d’Henriette Mertz a fait de la baie de Fundy la cible moderne la plus célèbre pour Charybde. L’idée présente des faiblesses lorsqu’elle cherche à cartographier l’ensemble de l’Odyssée comme un voyage continu, mais la comparaison avec Charybde constitue la partie la plus solide de l’ouvrage.
Les détails homériques sont précis :
- Charybde est périodique.
- Elle aspire l’eau vers le bas, puis la rejette.
- Le fond marin apparaît, noir de sable, lorsque l’eau baisse.
- Le danger est associé à des falaises et à un arbre.
- Il est assez dangereux pour détruire des navires, mais pas assez surnaturel pour faire disparaître le schéma physique.
Les marées de la baie de Fundy peuvent atteindre des amplitudes extraordinaires ; Parcs Canada décrit des marées pouvant atteindre environ 16 mètres dans le système de la baie, avec des estrans découverts à marée basse (Parks Canada). Près de l’embouchure de la baie, Old Sow est un véritable système de tourbillon de marée situé entre le Nouveau-Brunswick et le Maine. Les descriptions régionales font état de gyres, de creux, de gerbes, de trous et d’un grand entonnoir pendant les phases d’activité (Bay of Fundy).
Pour un dossier probatoire, c’est exactement le type d’analogue qui importe : le
Le poème décrit non pas simplement une « eau dangereuse », mais une mer aspirante récurrente, un fond visible, des falaises, un arbre et une turbulence meurtrière pour les navires.
Le dossier de l’Océan extérieur antique#
La liste de la capture d’écran est bonne, mais elle n’est pas exhaustive. Un dossier gréco-romain plus complet doit distinguer quatre types de témoignages :
- Les terres mythiques bienheureuses de l’Occident.
- Les récits d’îles atlantiques situées au-delà des Colonnes.
- Les formulations explicites concernant une « grande terre » ou un « continent opposé ».
- La systématisation géographique romaine ultérieure des Îles Fortunées, des Canaries, de Thulé et des périples atlantiques.
Voici la liste élargie, avec le passage qui justifie la place de chaque élément.
| Source | Référence | Passage qui justifie sa place | Catégorie |
|---|---|---|---|
| Homère, Odyssée | 10-12 | Les Lestrygons aux longues journées, la traversée de l’Océan vers les morts, le brouillard cimérien et Charybde découvrant le fond marin. | Analogues de l’Atlantique Nord dans le mythe épique |
| Hésiode, Les Travaux et les Jours | 167-173 | Les héros vivent « aux confins de la terre », dans les Îles des Bienheureux, auprès de l’Océan profond ; la terre porte des fruits trois fois par an. | Terre occidentale bienheureuse |
| Pindare, Olympique 2 | 68-83 | Les êtres purifiés résident auprès de Cronos, là où les « brises de l’Océan » soufflent autour de l’Île des Bienheureux. | Terre occidentale bienheureuse |
| Platon, Timée | 24e-25d | L’Atlantide se trouve devant les Colonnes ; depuis celle-ci, les voyageurs peuvent gagner d’autres îles, puis le « continent opposé » qui entoure la véritable mer. | Grande terre au-delà des îles atlantiques |
| Platon, Critias | 108e-109a | Le récit de l’Atlantide est repris comme celui d’une guerre atlantique primordiale, encadrée par les terres situées au-delà des Colonnes. | Réception de l’Atlantide |
| Pseudo-Aristote, Des choses merveilleuses entendues | 84 / 837a | Les Carthaginois découvrent, au-delà des Colonnes, une île déserte, boisée, parcourue de rivières et fertile, puis en restreignent l’accès. | Île atlantique secrète |
| Diodore de Sicile, Bibliothèque historique | 5.19-20 | Des Phéniciens poussés très loin vers l’ouest découvrent une île atlantique fertile, pourvue de rivières, de fruits et d’un paysage luxuriant ; les Carthaginois contrôlent la diffusion du récit. | Île atlantique phénicienne/carthaginoise |
| Diodore de Sicile, Bibliothèque historique | 2.47 | Au-delà des Celtes, dans l’Océan septentrional, se trouve une grande île hyperboréenne dotée d’un temple circulaire d’Apollon. | Île de l’Océan septentrional |
| Pythéas via Strabon | Strabon 1.4.2 | Thulé se situe à six jours au nord de la Bretagne, près de la mer gelée ; Strabon conserve cette affirmation tout en mettant Pythéas en doute. | Exploration de l’Océan septentrional |
| Strabon, Géographie | 1.4.6; 2.3.6 | Strabon traite de la navigation océanique, des mondes habités, de l’Atlantide et des limites de l’Atlantique, tout en critiquant une géographie trop audacieuse. | Réception savante |
| Plutarque, De la face qui paraît sur la Lune | 941A-C | Ogygie se trouve à cinq jours de navigation à l’ouest de la Bretagne ; plus loin, des îles conduisent vers une grande terre ferme qui entoure l’Océan. | Texte le plus net sur la « grande terre » |
| Plutarque, Sertorius | 8-9 | Des marins racontent à Sertorius l’existence de deux îles atlantiques, distantes de dix mille stades de l’Afrique, identifiées aux Îles des Bienheureux. | Îles Fortunées |
| Plutarque, Sur la disparition des oracles | 419E-420A | Autour de la Bretagne se trouvent des îles sacrées habitées par des démons ; Cronos dort, emprisonné, sur l’une d’elles. | Îles sacrées septentrionales |
| Élien / Théopompe, Varia Historia | 3.18 | L’Europe, l’Asie et la Libye sont des îles entourées par l’Océan ; au-delà se trouve un immense continent, Méropis. | Mythe du continent extérieur |
| Pomponius Méla, Chorographie | 3.102 | Les Îles Fortunées se trouvent en face de l’Afrique sablonneuse et nourrissent leurs habitants sans effort. | Îles Fortunées romaines |
| Sénèque, Médée | 375-379 | L’Océan défera les limites du monde ; une vaste terre s’ouvrira ; Thulé ne sera plus la dernière. | Prophétie littéraire de la découverte occidentale |
| Pline l’Ancien, Histoire naturelle | 6.202-205 | Sebosus et Juba énumèrent les Îles Fortunées : Ombrios, Junonia, Capraria, Ninguaria, Canaria. | Catalogue romain des îles |
| Ptolémée, Géographie | Livre 1 | Les Îles Fortunées servent de méridien zéro occidental au monde cartographié de Ptolémée. | Systématisation géographique |
| Avienus, Ora Maritima | 90-129; 370-410 | Les Oestrymnides sont des îles d’étain et de plomb ; Himilcon décrit des eaux atlantiques lentes, envahies d’algues et difficiles à parcourir. | Tradition des périples occidentaux/septentrionaux |
| Solin, Polyhistor | 56 | Solin reprend et développe les données relatives aux Îles Fortunées : Ombrios, Junonia, Capraria, Nivaria, Canaria, les fruits, les oiseaux et le miel. | Réélaboration romaine tardive |
| Proclus / Marcellus | Commentaire sur le Timée | Marcellus rapporte des traditions relatives aux îles de la mer extérieure liées à l’Atlantide, notamment sept îles et trois îles gigantesques. | Réception tardo-antique de l’Atlantide |
Deux entrées jouent le rôle le plus important : le « continent opposé » de Platon et la « grande terre » de Plutarque. Les autres ne sont pas inutiles, mais la plupart relèvent de traditions insulaires. Elles montrent que les Grecs et les Romains possédaient une géographie symbolique durable de l’Extrême-Occident. Elles n’identifient pas, à elles seules, l’Amérique.
Blocs de textes primaires : traductions de travail#
Le tableau ci-dessus indique où chercher. Le tableau suivant fournit les mots qui rendent ce dossier digne d’attention. Il s’agit de traductions de travail pour cet article, conservant une proximité avec le sens antique plutôt que reproduisant une édition moderne soumise au droit d’auteur.
| Source | Traduction directe de travail | Ce que le passage ajoute à l’argument |
|---|---|---|
| Homère, Odyssée 10.80-86 | « Là, les chemins de la nuit et du jour se rapprochent l’un de l’autre. Un homme qui pourrait se passer de sommeil gagnerait deux salaires : l’un en gardant les bœufs, l’autre en faisant paître les brebis blanches ; car les voies de la nuit et du jour sont proches. » | La lumière diurne des hautes latitudes est l’indice homérique le plus concret. Elle éloigne du centre de la Méditerranée et oriente vers l’Océan septentrional. |
| Homère, Odyssée 11.13-19 | « Là se trouvent la terre et la cité du peuple cimérien, enveloppées de brume et de nuages. Jamais le soleil brillant ne les regarde de ses rayons, ni lorsqu’il monte dans le ciel étoilé, ni lorsqu’il revient du ciel vers la terre ; une nuit funeste s’étend sur les malheureux mortels. » | Une terre enveloppée de brouillard et privée de soleil, au bord de l’Océan, correspond exactement à l’image qui rend Terre-Neuve et les Grands Bancs pertinents. |
| Homère, Odyssée 12.235-243 | « Lorsqu’elle le vomissait, elle bouillonnait et mugissait comme une chaudière placée sur un grand feu ; l’écume retombait sur le sommet des deux falaises. Mais lorsqu’elle avalait l’eau salée, elle faisait apparaître le sable au-dessous, sombre et bleu-noir, et le rocher tonnait terriblement autour d’elle. » | Charybde est d’abord une description des marées, avant d’être une description monstrueuse : mouvement périodique de l’eau, fond découvert, falaises et grondement. |
| Hésiode, Les Travaux et les Jours 167-173 | « Loin des dieux immortels, le fils de Cronos les établit aux confins de la terre. Ils vivent à l’abri du chagrin dans les Îles des Bienheureux, près de l’Océan aux profonds tourbillons ; pour eux, la terre qui donne le blé porte trois fois par an des fruits doux comme le miel. » | Le paradis de l’Extrême-Occident situé auprès de l’Océan appartient déjà au matériau grec archaïque, et non à une fantaisie médiévale ultérieure. |
| Pindare, Olympique 2.68-83 | « Ceux qui, trois fois de part et d’autre, ont osé préserver leur âme de l’injustice suivent la route de Zeus vers la tour de Cronos. Là, les brises de l’Océan soufflent autour de l’Île des Bienheureux, et des fleurs d’or resplendissent. » | Pindare fixe l’ensemble insulaire occidental bienheureux dans la poésie grecque d’élite, en associant Cronos et l’Océan. |
| Platon, Timée 24e-25a | « À cette époque, la mer qui se trouve là-bas était navigable. Devant l’embouchure que vous appelez les Colonnes d’Héraclès s’étendait une île plus grande que la Libye et l’Asie réunies. Depuis cette île, les voyageurs pouvaient gagner les autres îles, et depuis ces îles, le continent tout entier qui lui faisait face et entourait cette véritable mer. » | Il s’agit du passage classique le plus net sur la séquence « îles, puis continent » au-delà de la porte atlantique. |
| Pseudo-Aristote, Des choses merveilleuses entendues 84 | « On dit que les Carthaginois trouvèrent dans l’Océan, au-delà des Colonnes d’Héraclès, une île inhabitée, couverte de toutes sortes d’arbres, parcourue de rivières navigables et abondante en fruits. Elle se trouvait à plusieurs jours de navigation. » | Il s’agit d’un récit punique de découverte atlantique : île, rivières, forêts, fruits et secret. |
| Diodore de Sicile, Bibliothèque historique 5.19-20 | « En face de la Libye, au large dans l’Océan, se trouve une île d’une certaine étendue, à de nombreux jours de navigation vers l’ouest. Sa terre est fertile, en grande partie montagneuse et en partie plane ; des rivières navigables l’arrosent ; des jardins et de nombreuses espèces d’arbres la rendent propre aux plaisirs. » | Diodore donne à cette même tradition d’île atlantique une géographie plus développée et la rattache aux marins phéniciens/carthaginois. |
| Plutarque, De la face qui paraît sur la Lune 941A-C | « Ogygie se trouve à cinq jours de navigation à l’ouest de la Bretagne. Trois autres îles se dressent à égale distance d’elle et les unes des autres, en direction du couchant d’été. Au-delà se trouve la grande terre par laquelle la grande mer est encerclée. » | Plutarque fournit le texte antique le plus fort en faveur d’une route septentrionale passant par des îles pour atteindre une terre occidentale. |
| Élien / Théopompe, Varia Historia 3.18 | « L’Europe, l’Asie et la Libye sont des îles autour desquelles coule l’Océan. Au-delà de ce monde, il n’existe qu’un seul continent, d’une étendue illimitée, où se dressent de grandes villes et où vivent des peuples régis par des lois différentes. » | Théopompe conserve la même architecture mentale : le monde connu comme une île ceinte par l’Océan, avec un continent plus vaste au-delà. | | Sénèque, Médée 375-379 | « Dans les âges à venir viendra un temps où l’Océan relâchera les liens qui enserrent les choses, où l’immense terre s’ouvrira, où Téthys révélera de nouveaux mondes et où Thulé ne sera plus la dernière des terres. » | Sénèque montre qu’une révélation occidentale de terres nouvelles était concevable dans la culture littéraire romaine avant 1492. |
Le meilleur passage antique est Plutarque, non Homère#
Si la question est : « Quel texte classique évoque le plus l’Amérique du Nord ? », la réponse n’est pas l’Odyssée. C’est le Du visage qui apparaît dans le disque de la Lune de Plutarque.
L’interlocuteur de Plutarque situe l’Ogygie à cinq jours de navigation à l’ouest de la Bretagne. Au-delà se trouvent d’autres îles, puis, plus loin encore, une « grande terre ferme » qui entoure l’océan. Le même passage situe des Grecs autour d’un golfe de cette terre ferme et relie l’ensemble à Cronos ainsi qu’aux connaissances carthaginoises (Plutarque, De Facie 941A-C).
C’est vers ce passage que reviennent les reconstructions spéculatives modernes. Liritzis et ses coauteurs ont soutenu dans le Journal of Coastal Research que les données astronomiques et géographiques de Plutarque pouvaient être lues comme un itinéraire de l’Atlantique Nord menant vers le golfe du Saint-Laurent et Terre-Neuve (Liritzis et al. 2018). Même l’interprétation mythique et platonicienne plus ancienne conservée dans l’introduction de Loeb/Thayer vient étayer cette hypothèse : elle montre que la géographie de Plutarque était déjà comprise comme une composante de l’ensemble formé par l’Atlantide et l’Océan extérieur (introduction de Thayer). C’est pourquoi Plutarque doit être au centre de l’argument, et non relégué à une note de bas de page.
La route méridionale : Carthage, les îles et le gyre#
Les récits d’îles carthaginoises chez le Ps.-Aristote et Diodore constituent les éléments les plus solides de la route méridionale. Les deux textes racontent essentiellement le même type d’histoire : au-delà des Colonnes, des navires découvrent une île riche dans l’océan, et Carthage contrôle ce savoir.
Lucio Russo a formulé l’argument technique moderne le plus audacieux du point de vue géographique. Dans « Far-reaching Hellenistic geographical knowledge hidden in Ptolemy’s data », il soutient que les îles Fortunées de Ptolémée conservent des coordonnées déformées qui correspondaient à l’origine aux Petites Antilles plutôt qu’aux Canaries (Russo 2018). Si Russo a raison, la tradition des « îles des Bienheureux » pourrait contenir l’ombre d’une réalité caribéenne.
L’idée n’est pas que toute erreur ptoléméenne puisse être décodée en un voyage caché. Les travaux de Dmitri Shcheglov sur l’erreur de longitude de Ptolémée montrent pourquoi les chiffres ne doivent pas être traités comme un simple décalage universel (notice bibliographique de l’ISIS). L’idée est que Russo fournit à la tradition insulaire une voie cartographique technique vers la question caribéenne.
Pour autant, la mécanique de l’itinéraire n’est pas impossible. La NOAA présente le Gulf Stream et le courant des Canaries comme des composantes du système des courants de l’Atlantique Nord, le Gulf Stream longeant la côte américaine en direction de Terre-Neuve à une vitesse d’environ un à trois nœuds par endroits (NOAA Ocean Service). L’ESA donne la même représentation fondamentale du gyre océanique de l’Atlantique Nord, orienté dans le sens des aiguilles d’une montre (ESA Eduspace). Les anciens marins emportés vers l’ouest depuis l’Atlantique africain ou ibérique n’avaient pas besoin d’une carte moderne pour être pris dans un système capable de produire des récits terrifiants.
La route septentrionale : Pythéas, Thulé, Ogygie, Terre-Neuve#
La route septentrionale est plus pertinente pour le matériau odysséen, car elle explique les longues journées, la brume, le froid, les falaises et la progression d’île en île. Elle passe par le monde de Pythéas, non par celui de Colomb : la Bretagne, les îles septentrionales, Thulé, la mer gelée et, peut-être, des relais plus lointains.
Strabon conserve l’affirmation de Pythéas selon laquelle Thulé se trouvait à six jours au nord de la Bretagne, près de la mer gelée, tout en raillant Pythéas, jugé peu fiable (Strabon 1.4.2). Cette double conservation est utile. Elle nous apprend que la tradition grecque possédait assez tôt une véritable assertion concernant l’Océan septentrional pour qu’elle devienne controversée.
L’itinéraire devient physiquement plus clair dès lors que l’on admet les témoignages ultérieurs :
| Segment | Pourquoi il importe | Témoignage |
|---|---|---|
| De la Bretagne aux îles septentrionales | Correspond à Pythéas, au cadre Bretagne-ouest de Plutarque et à la lumière diurne des hautes latitudes dans l’Odyssée. | Strabon sur Pythéas |
| Relais Islande/Groenland | Transforme une traversée de l’Atlantique Nord en une succession d’étapes ardues plutôt qu’en un saut impossible d’un seul tenant. | Le Brendan Voyage de Severin |
| Terre-Neuve | Point d’arrivée attesté pour les navigateurs norrois ultérieurs ; riche en brouillards, située à la lisière de l’Océan et symboliquement proche des Cimmériens de l’Odyssée. | L’Anse aux Meadows de l’UNESCO |
| Baie de Fundy | Analogue réel des marées extrêmes et du tourbillon de Charybde. | Marées de Fundy, Parcs Canada, Old Sow |
C’est pourquoi il ne faut pas caricaturer l’interprétation atlantique en disant : « un navire grec aurait directement gagné l’Amérique ». Le meilleur modèle est celui d’une carte orale septentrionale : îles connues, îles dont on parle, îles sacrées, terres de brume et grande terre ferme à l’extrémité du monde.
Pourquoi il ne faut pas imposer l’ensemble de l’itinéraire#
Les versions faibles de la théorie tentent d’identifier chaque épisode de l’Odyssée à un lieu littéral unique. Le poème en devient alors fragile. Si l’Éolie est une île, Circé une autre, Scylla une troisième, et si chaque transition doit obéir à la logique moderne de la navigation, l’argument s’effondre dès qu’une identification échoue.
La version plus solide traite le poème comme un matériau stratifié :
- Certains épisodes sont probablement méditerranéens.
- Certains sont mythiques et cosmologiques.
- Certains peuvent conserver les récits de marins lointains.
- Certains ont pu être déplacés ou domestiqués par l’imagination grecque postérieure.
Le problème d’Ééa montre la nécessité de cette approche. Ulysse y perd ses repères entre l’est et l’ouest, et Circé appartient à une généalogie solaire océanique, ce qui vient étayer l’hypothèse atlantique. Mais le livre 12 appelle aussi Ééa le lieu de l’Aurore et des levers du soleil, ce qui l’attire vers l’est. Ce n’est pas une objection décisive. C’est exactement à cela que ressemble une géographie mythique lorsque plusieurs systèmes symboliques ont été entrelacés.
Ce que montre la liste élargie#
Une fois la liste des sources élargie, trois schémas se dégagent.
Premièrement, les îles des Bienheureux ne sont pas une fantaisie tardive inventée après Colomb. Hésiode et Pindare situent déjà auprès de l’Océan une vie bienheureuse à l’ouest. Les auteurs romains ultérieurs transforment le même motif en un complexe insulaire géographique.
Deuxièmement, les récits atlantiques carthaginois et phéniciens constituent de véritables motifs classiques. Le Ps.-Aristote et Diodore donnent deux fois le même schéma fondamental : des marins puniques découvrent une île occidentale riche, et l’accès à cette découverte est contrôlé politiquement.
Troisièmement, on trouve un langage évoquant un « continent au-delà de l’Océan ». Platon, Plutarque et Théopompe transmis par Élien en sont les témoins essentiels. Leurs contextes diffèrent, mais la carte mentale commune est manifeste : notre monde, l’Océan autour de lui, des îles dans la mer extérieure et une terre plus vaste au-delà.
La question n’est donc pas de savoir si les auteurs classiques disposaient d’une catégorie pour désigner des terres occidentales au-delà de l’Océan. C’était le cas. La question est de savoir si certaines de ces catégories conservent des récits réels provenant de régions au-delà du monde insulaire du milieu de l’Atlantique.
Verdict#
Ulysse a-t-il découvert l’Amérique ? En tant que gros titre d’actualité littéral de l’âge du Bronze, la question est trop limitée. Comme désignation mythique d’une mémoire plus ancienne des routes atlantiques, elle mérite d’être prise au sérieux.
L’argument repose sur des passages identifiables : les longues journées d’Homère et la terre de brume, Charybde comme danger maritime lié aux marées, le continent opposé de Platon, l’île carthaginoise du Ps.-Aristote et de Diodore, la grande terre ferme de Plutarque à l’ouest de la Bretagne, le continent de Théopompe au-delà de l’Océan qui l’entoure, et la vision poétique de Sénèque de mondes nouveaux au-delà de Thulé. Ajoutez la géographie physique des Grands Bancs, de Terre-Neuve, du Gulf Stream, des relais de l’Atlantique Nord et de la baie de Fundy, et le résultat n’est plus une simple ressemblance fortuite. C’est un schéma cohérent de l’Océan extérieur.
La meilleure conclusion est donc simple : l’Odyssée pourrait être l’un des plus anciens réceptacles grecs conservés pour des récits relatifs à l’Atlantique extérieur, et les auteurs classiques postérieurs préservent suffisamment d’éléments géographiques concordants pour maintenir ouverte la question de l’Amérique.
FAQ#
Q : Ulysse a-t-il littéralement découvert l’Amérique ?
R : Il faut comprendre cette formule comme un raccourci mythique. L’argument réel est
que l’Odyssée conserve des motifs plus anciens de l’Océan extérieur qui correspondent à
la géographie de l’Atlantique Nord.
Q : Quel texte antique évoque le plus l’Amérique ?
R : Le De Facie de Plutarque est le meilleur candidat, car il situe des îles à
l’ouest de la Bretagne, puis une grande terre ferme au-delà. Le Timée de Platon est
l’autre grande source relative au « continent opposé ».
Q : Pourquoi la baie de Fundy est-elle mise en relation avec Charybde ?
R : Homère décrit un tourbillon périodique qui aspire l’eau et met à découvert le
fond marin. La baie de Fundy connaît des marées extrêmes, et Old Sow est un véritable
système de tourbillon de marée près de l’embouchure de la baie.
Q : Cela prouve-t-il l’existence de contacts transatlantiques anciens ?
R : Cela prouve que les textes classiques contiennent des traditions relatives à des
terres de l’Océan extérieur et que certains détails possèdent de véritables analogues
atlantiques. Le niveau de preuve suivant serait fourni par une trace archéologique ou
biologique sûre.
Sources#
- Homère. Odyssée, livres 10-12. Passages de l’épopée grecque sur les Lestrygons, Circé, les Cimmériens et Charybde.
- Hésiode. Les Travaux et les Jours, lignes 167-173. Îles des Bienheureux auprès de l’Océan.
- Pindare. Odes olympiques 2, lignes 68-83. Île des Bienheureux et brises de l’Océan.
- Platon. Timée, 24e-25d, et Critias, 108e-109a. Atlantide, îles extérieures et continent opposé.
- Pseudo-Aristote. Récit de choses merveilleuses entendues, 84 / 837a. Découverte d’une île de l’Atlantique par les Carthaginois.
- Diodore de Sicile. Bibliothèque historique 5.19-20 et 2.47. Île phénicienne de l’Atlantique et île septentrionale des Hyperboréens.
- Strabon. Géographie 1.4. Pythéas, Thulé et scepticisme antique à l’égard des récits sur l’Océan septentrional.
- Plutarque. De la face qui apparaît dans le disque de la Lune, 941A-C. Ogygie à l’ouest de la Bretagne et grande terre ferme au-delà.
- Plutarque. Sertorius, 8-9. Îles atlantiques des Bienheureux.
- Plutarque. Sur la disparition des oracles, 419E-420A. Îles sacrées autour de la Bretagne et Cronos endormi.
- Élien. Histoire variée 3.18. La Méropide de Théopompe et l’immense continent au-delà de l’Océan.
- Pomponius Mela. Chorographie, 3.102. Îles Fortunées.
- Sénèque. Médée, 375-379. Océan, mondes nouveaux et Thulé.
- Pline l’Ancien. Histoire naturelle, 6.202-205. Catalogue des îles Fortunées.
- Claude Ptolémée. Géographie. Les îles Fortunées comme méridien cartographique occidental.
- Avienus. Ora Maritima, 90-129 et 370-410. Les Œstrymnides et l’Atlantique d’Himilcon.
- Solin. Polyhistor, 56. Réélaboration des îles Fortunées.
- Proclus. Commentaire du Timée de Platon. Fragment de Marcellus sur les traditions relatives aux îles de la mer extérieure.
- Lucio Russo. « Far-reaching Hellenistic geographical knowledge hidden in Ptolemy’s data. » Mathematics and Mechanics of Complex Systems 6, n° 3 (2018) : 181-190.
- Ioannis Liritzis et al. « Does Astronomical and Geographical Information of Plutarch’s De Facie Describe a Trip Beyond the North Atlantic Ocean? » Journal of Coastal Research 34, n° 3 (2018) : 651-674.
- Henriette Mertz. The Wine Dark Sea: Homer’s Heroic Epic of the North Atlantic. 1964.
- Tim Severin. The Brendan Voyage. 1978.
- Birgitta Wallace et l’UNESCO. L’Anse aux Meadows National Historic Site. Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO.
- Margot Kuitems et al. « Evidence for European presence in the Americas in AD 1021. » Nature 601 (2022) : 388-391.
- NOAA Ocean Service. « Surface Ocean Currents. » Présentation du gyre de l’Atlantique Nord et du Gulf Stream.
- Agence spatiale européenne. « The North Atlantic Gyre. » Présentation des courants océaniques.
- Parcs Canada. « Fundy Tides. » Amplitude des marées dans la baie de Fundy.
- Bay of Fundy Tourism. « Old Sow Whirlpool. » Description régionale du système de tourbillons de marée.
- Newfoundland and Labrador Tourism. « Why Is Newfoundland So Foggy? » Explication de la brume et des courants.
- Royal Meteorological Society. « Spatial and temporal structure of the fog life cycle over the Grand Banks. » Étude de la climatologie de la brume.
